The Photographer’s Wife – in French!

La femme du photographe. (Extrait)


 
« Tu ne sais rien des combats que j’ai dû mener pour arriver là où je suis aujourd’hui. Tu n’imagines même pas les souffrances que nous avons endurées, les secrets que nous avons dû protéger. Tu crois que tu sais tout, alors qu’en réalité, tu ne sais rien. Tu ne me connais pas – tu ne connais personne. Parce que la vie est ainsi faite. On croit tout savoir, on croit connaître les gens, et puis on s’aperçoit en vieillissant qu’on avait tout faux, qu’on s’est trompé sur toute la ligne. »
  B. Marsden.

1940 — Shoreditch, Londres

  Hissée sur la pointe des pieds, Barbara agrippe le rebord de la fenêtre de ses petites mains blanches. Une écaille de peinture verte se détache du montant et volète jusqu’au sol. L’espace d’un instant, elle s’étonne de voir du vert sur le dessus et du blanc en dessous.

  — Regarde !  s’exclame sa sœur en écrasant un doigt contre le carreau.

  Barbara lève les yeux. Venue de l’extérieur, la lumière semble transpercer le doigt de sa sœur. Son regard se pose ensuite sur la vitre sale. Elle se concentre enfin sur ce qui se trouve derrière la fenêtre, sur cette chose qui suscite l’excitation de sa sœur.

  Au loin, très haut par-dessus les toits, une nuée de petits points flottent dans le ciel clair de septembre. Ce ne sont encore que des taches minuscules, mais lorsque Barbara, du haut de ses six ans, entend le vrombissement sourd qui les accompagne, elle sait déjà que ces taches sont des avions de guerre, plus précisément des bombardiers.

  Derrière elles, la porte s’ouvre à toute volée. Barbara se retourne au moment où sa mère entre dans la pièce. Elle ne pense pas avoir fait de bêtise mais il vaut mieux se préparer à tout, juste au cas où – sa mère la gronde souvent, ces temps-ci.

  — Qu’est-ce que vous fichez devant la fenêtre, toutes les deux ? tonne Minnie en ôtant son manteau. Et ne me dites pas que vous n’avez pas entendu l’alerte.

  — Mais regarde ! s’écrie Glenda, le doigt toujours pressé contre la vitre.

  — Je vais t’en donner, moi, des « regarde », » grommelle Minnie.

  Toutefois intriguée par les intonations de sa fille aînée, elle traverse la cuisine pour jeter un coup d’œil par la fenêtre.

  Comme Minnie ne dit rien, Barbara se tourne de nouveau vers le ciel bleu derrière la fenêtre et continue d’observer les petites taches noires. Elles ont déjà grossi. Le vrombissement s’amplifie. Basculant la tête en arrière, elle regarde sa mère dont le visage tourné à l’envers n’exprime plus la contrariété habituelle mais l’étonnement, puis l’inquiétude.

  — Sales Boches , murmure-t-elle finalement.

  Avec un long soupir empreint de tristesse, elle se détourne de la fenêtre et ordonne en tapotant la tête de Glenda :

  — La table de la cuisine, ma petite demoiselle, maintenant ! 

  Puis elle saisit Barbara par la main et l’entraîne hors de la pièce.

  Assise sous la table, le dos appuyé contre le pied en bois tourné, Barbara promène son index sur le grain rugueux du plateau, au-dessus de sa tête. Le bourdonnement s’est amplifié et fait un peu peur. On entend bientôt le crépitement saccadé des mitrailleuses antiaériennes.

  — C’est bien les Allemands, alors, fait observer Glenda, les yeux fixés sur les genoux de sa mère qui bouge rapidement autour de la table, affairée à la préparation des sandwichs.

  À l’odeur, Barbara sait déjà qu’ils seront au pâté de poisson, la garniture qu’elle aime le moins.

  — Qui veux-tu que ça soit d’autre ? réplique Minnie dont la voix résonne étrangement sous la table.

  — Ça aurait pu être nos soldats, dit Glenda. C’est un peu tôt pour les Boches, tu ne trouves pas ?

  Jusqu’à présent, les quelques raids aériens avaient essentiellement eu lieu la nuit. Une assiette ébréchée parsemée de fleurs fait son apparition, flottant sous le rebord de la table. Elle contient trois sandwichs entiers au lieu des traditionnels triangles de pain de mie. En ces temps de rationnement où on lui défend de se servir seule, Barbara hésite un instant avant de s’emparer délicatement d’un sandwich.

  — Prends l’assiette, enfin ! Tu veux que je reste plantée là jusqu’à ce qu’une bombe nous tombe dessus ?

  Glenda tend le bras pour saisir l’assiette puis arrache le sandwich des mains de sa sœur pour le remettre avec les autres.

  — Andouille ! chuchote-t-elle à l’adresse de Barbara.

  — Je ne veux pas entendre ce genre de choses !  rabroue Minnie en s’accroupissant pour s’asseoir avec ses filles sur le matelas posé par terre.

  Elle tient à la main un pichet d’eau et un gobelet en fer-blanc.

  — On ne devrait pas plutôt aller dans l’abri ? demande Glenda. Parce que Mary, la voisine d’en face, elle a dit que…

  — Il est pas prêt, coupe Minnie. Tu le sais bien qu’il est pas encore prêt.

  Dans le jardin, l’abri Anderson nécessiterait encore une bonne journée de labeur, et Minnie ne pense pas que ce soit vraiment utile. Comme la plupart des filles à l’usine, elle estime que la menace pesant soi-disant sur Londres est largement exagérée, et elle n’a pas eu le courage de s’y mettre, épuisée par ses longues journées de travail.

  — Pas le nôtre, objecte Glenda. Le vrai. Celui du centre aéré. Parce que Mary, la voisine d’en face… tu sais, celle qui a un grand-père qui patrouille pendant les alertes… eh ben, il lui a dit que…

  — Écoute, on ne craint rien, ici, décrète Minnie d’un ton péremptoire. Et maintenant, avale ton sandwich si tu veux pas que je le mange à ta place.

  Au loin retentit l’explosion sourde d’une bombe de 500 livres, et Minnie qui s’apprête à mordre dans son sandwich suspend son geste pour tendre l’oreille.

  — Encore les docks, marmonne-t-elle. C’est toujours les docks qui prennent. Et tous les pauvres diables qui travaillent là-bas. J’aimerais pas être à leur place.

  Barbara croque dans son sandwich. Tandis qu’une autre rafale de tirs de mitrailleuse succède à une autre détonation lointaine, elle pense : Du pâté de poisson. Beurk. Malgré ça, elle savoure toutes ces heures passées là sous la table, blottie entre sa mère et sa sœur. Ce sont presque des moments de distraction, par les temps qui courent.

  Quelque chose siffle au-dessus de leurs têtes, puis une détonation d’un nouveau genre retentit. Minnie fronce les sourcils avant de lever les yeux vers le plateau de la table, comme s’il allait lui révéler l’origine de ce bruit inconnu. Puis elle attrape les trois masques à gaz abhorrés et les dépose dans la zone de sécurité matérialisée par la table. C’est alors que tout bascule : une autre explosion retentit, beaucoup plus proche, celle-ci. Outre le bruit, elles en perçoivent aussi les vibrations à travers le plancher et le matelas. Retenant son souffle, Minnie ferme les yeux tandis que ceux de Glenda s’arrondissent et que le sandwich de Barbara lui glisse des doigts pour atterrir sur ses genoux.

  — Waouh ! lâche Glenda en esquissant un sourire un peu fou, à présent que le moment est passé.

  Si sa mère avait souri aussi, Barbara les aurait probablement imitées – elle aurait trouvé ça plutôt amusant, finalement. Mais tandis qu’une autre bombe éclate non loin d’ici, puis une autre, et encore une, et que les explosions se rapprochent, toujours plus assourdissantes, Minnie se rend compte que ça ne ressemble en rien aux attaques de son enfance, menées par les Zeppelin. À l’époque, les Allemands se contentaient de balancer leurs bombes par les hublots des dirigeables. Ça n’a rien à voir non plus avec les attaques qui ont frappé Londres jusqu’à présent. Il faut se rendre à l’évidence : la vieille table en chêne a beau être solide, elle ne suffira probablement pas à les protéger.

  Les yeux rivés sur le visage de sa mère, à l’affût du moindre signe, du plus petit indice, Barbara la regarde qui avale sa salive et humecte ses lèvres. Bien sûr, elle ne lit pas dans ses pensées, mais elle perçoit ses émotions comme si c’étaient les siennes, et c’est la peur qu’elle perçoit en ce moment. Une pensée traverse alors son esprit de fillette de six ans, une pensée qu’elle n’a jamais eue auparavant : sa mère peut se tromper, elle peut prendre des décisions qui ne sont pas les bonnes. Bien que coincée entre sa mère et sa sœur, elle se laisse submerger par un sentiment d’insécurité et se met à pleurer.

  — Tu arrêtes ça tout de suite ! ordonne Minnie en levant à moitié sa main libre dans un geste menaçant.

  Barbara déglutit avec peine. Elle a l’impression que son visage enfle, qu’il double de volume comme elle s’efforce tant bien que mal de contenir un nouveau flot de larmes.

  — Ça ne sert à rien de pleurer,  déclare Minnie.

  Glenda adresse en douce un clin d’œil à sa sœur en lui rendant son sandwich.

  — Mange, sœurette, ça va aller, murmure-t-elle. On veillera à ce qu’il ne t’arrive rien, fais-moi confiance.

  •••

  Emboîtant le pas à sa mère, Barbara sort de l’abri fraîchement terminé et s’immobilise dans la lumière grise de l’aube pour respirer l’air enfumé et contempler l’horizon embrasé de lueurs rouges dignes d’un coucher de soleil. Si l’on fait abstraction de cette odeur de fumée tenace et de cette impression de soleil couchant interminable, rien n’a changé ce matin, et comme tous les matins, c’est un constat surprenant. Avec le vacarme incessant et terrifiant des raids nocturnes, il est difficile d’imaginer, quand on est allongé dans le noir, que tout ce qui se trouve autour de l’abri restera debout.

  — Viens, ordonne Minnie, allons retirer ces vêtements humides.

  À ces mots, Barbara effleure la manche de sa chemise de nuit et sent sur elle l’humidité ambiante, imprégnée dans les fibres du tissu. D’un geste sec, elle est tirée vers l’avant et elle longe le petit carré potager.

  — Et Glenda ? demande-t-elle en se retournant pour jeter un coup d’œil à la porte de l’abri, restée ouverte.

  — Laisse-la dormir. Une grande journée vous attend, toutes les deux.

  Aujourd’hui est un grand jour, en effet. Le jour de l’évacuation. La « drôle de guerre » est terminée. Personne ne doute plus de la réalité du danger et Minnie a fini par céder aux injonctions de plus en plus pressantes l’incitant depuis le début du conflit à évacuer ses filles. Elle redoute de les faire partir. Elle est même terrifiée à l’idée de les envoyer vers l’inconnu, sans avoir la moindre idée de ce qui les attend là-bas, au pays de Galles. Et puis, elle craint aussi pour sa propre vie. Les raids aériens sont si effrayants qu’ils lui donnent la nausée, et depuis le départ de Seamus (est-il seulement encore en vie ? elle n’a reçu aucune lettre de lui…), sa vie est un véritable calvaire. Heureusement, ses filles l’empêchent de sombrer complètement. Mais qu’adviendra-t-il quand elles seront parties ?

  Perdue dans ses réflexions, Minnie observe Barbara, occupée à manger sa tartine de margarine. Comment cette journée va-t-elle se dérouler ? Sera-t-elle assez forte pour supporter ça ? Sera-t-elle capable de se séparer aussi radicalement de sa chair et de son sang ?

  — Glenda est une vraie marmotte, articule Barbara, la bouche pleine de pain.

  — Laissons-la dormir, répète Minnie.

  Oui, laissons-la dormir. Laissons-la dormir jusqu’à la toute dernière minute. Si Barbara est trop jeune pour comprendre ce que signifie vraiment l’évacuation, Glenda, elle, ne se laissera pas duper aussi facilement.

  •••

  Elles sont à la gare maintenant, et Barbara, à qui l’on a confié un secret, s’étonne que Glenda les ait accompagnées.

  Il y a des enfants partout. Semblables à du bétail, des petits groupes se fraient un chemin entre d’autres flots mouvants de gamins, encadrés par une improbable assemblée d’institutrices, de personnes âgées, d’individus bedonnants et de femmes enceintes qui font aussi partie du voyage.

  Glenda boude et donne de petits coups de pied dans sa valisette marron, mais elle ne fait pas de caprice, remarque Minnie – pas pour le moment, en tout cas.

  Elle perçoit la nervosité de Barbara, tiraillée entre l’envie de vivre ça comme une aventure ou bien comme une épreuve. Scrutant les visages de sa sœur, de sa mère, et de tous ceux qui l’entourent, la fillette cherche des signes qui lui indiqueraient comment il convient de réagir. Minnie est la seule à prendre conscience de la terrible rupture qu’elles s’apprêtent à vivre. Elle seule se prépare à affronter les bouleversements qui en découleront.

  À leur droite, une petite fille en pleurs se débat comme un beau diable tandis que des bras la soulèvent pour la hisser dans un wagon. Tournant la tête, Barbara observe la fillette et écoute ses paroles, prononcées d’une voix tremblante : « Je veux pas partir, je veux pas partir ! Je veux pas ! » Les doigts de Barbara se crispent sur les anses du panier contenant ses vêtements. Les fibres grossièrement tressées lui écorchent les doigts.

  Armé d’un porte-documents, un homme s’avance à leur rencontre.

  — Madame Doyle ! s’exclame-t-il avec emphase.

  — Monsieur Wallace, répond Minnie en imitant le ton obséquieux de son interlocuteur.

  — Content de voir que vous avez enfin pris la bonne décision, fait remarquer l’homme d’un air suffisant.

  — Si pour vous, envoyer ses enfants Dieu seul sait où pour que Dieu seul sait qui se charge de leur éducation est une bonne décision, alors oui, on peut dire ça, rétorque Minnie avant de se rendre compte, trop tard, que ses filles l’ont certainement entendue.

  Mais elle n’y peut rien, c’est plus fort qu’elle dans ce genre de situation. Minnie n’aime pas qu’on lui dicte sa conduite et c’est exactement ce qu’essaie de faire Grenville Wallace depuis qu’il a abandonné son épicerie miteuse et trop chère pour endosser le rôle de responsable des évacuations. L’attitude de ce type lui donnerait presque envie de tourner les talons et de rentrer chez elle.

  Derrière eux, un train siffle, crachote et démarre en gémissant. Alors qu’il quitte lentement la gare, Barbara regarde le défilé des petits visages pressés contre les vitres crasseuses. Certains expriment la joie et l’excitation tandis que d’autres ont les yeux rouges et sont baignés de larmes. Tout ça est très troublant.

  — Je n’ai pas le temps de discuter avec vous des avantages et des inconvénients de la politique gouvernementale, Madame Doyle, déclare l’homme en brandissant son stylo d’un geste ample. Donc il n’y a que celle-ci, c’est ça ? ajoute-t-il en désignant Barbara avec son menton.

  — Non, il y aussi… commence Minnie en pivotant sur ses talons pour montrer Glenda. Mais où murmure-t-elle avant de tendre le bras pour rapprocher la valise de Glenda et scruter la foule compacte. Où est passée ta sœur ? demande-t-elle en fronçant les sourcils d’un air contrarié.

  Barbara baisse les yeux et hausse les épaules.

  — Elle est allée aux cabinets ? insiste Minnie.

  Barbara secoue la tête.

  — Seigneur Jésus Marie Joseph ! s’écrie Minnie en saisissant sa fille par le menton pour l’obliger à lever les yeux. Est-ce qu’elle t’a dit quelque chose ?

  Barbara hoche vaguement la tête.

  — Madame Doyle ! s’impatiente Grenville Wallace.

  — Attendez une seconde, d’accord ? lance Minnie avant de reporter son attention sur sa fille. Qu’est-ce qu’elle a dit ? Je veux savoir ce qu’elle a dit.

  — C’est un secret, chuchote Barbara.

  — « Un secret » ? C’est ce qu’on va voir, oui !

  Alertée par ces intonations qu’elle connaît bien, Barbara préfère obtempérer.

  — Elle a dit qu’elle irait pas au pays de Galles. Pour rien au monde, elle a dit.

  — Madame Doyle !

  Après avoir scruté une dernière fois les alentours, Minnie se tourne vers Wallace.

  — On dirait que vous avez du mal à tenir votre progéniture, ironise l’homme. Les Gallois réussiront peut-être mieux que vous ! En attendant, il faut que je remplisse ces formulaires et pour ça, j’ai besoin de votre aide. J’inscris seulement Barbara, c’est ça ? Et elle voyage seule ?

  — Je ne sais pas, répond Minnie. Je… Attendez un instant.

  Sans attendre de réponse, elle fend la foule et s’immobilise de temps en temps pour demander : « Est-ce que vous avez vu ma fille ? Vous avez vu ma petite fille ? Elle a un manteau bleu et les cheveux châtains. Elle est grande comme ça, à peu près. Est-ce que vous l’avez vue ? Vous n’avez pas vu ma petite fille ? »

  Autour d’elle, les gens l’ignorent, absorbés par leurs préoccupations du moment, ou la regardent en fronçant les sourcils comme si c’était une folle. Barbara elle-même se rend compte qu’espérer obtenir une réponse à cette question aujourd’hui, au milieu de ces hordes d’enfants, équivaut en effet à un acte de folie.

  L’homme au porte-documents attrape Barbara par la main. Au début, parce que ce geste la rassure, la fillette se laisse faire. Mais quand il fait mine de l’entraîner vers un wagon, elle se débat.

  — Non, proteste-t-elle. Maman !

  Mais Minnie ne regarde pas dans sa direction. Totalement concentrée sur la quête éperdue de son autre fille, elle se précipite vers toutes les fillettes ressemblant vaguement à Glenda de dos et, les saisissant par les épaules, les force à se tourner vers elle.

  — Maman ! appelle de nouveau Barbara.

  Songeant alors à imiter la petite fille aperçue tout à l’heure, elle s’écrie :

  — Je ne veux pas partir ! Je ne veux pas partir !

  Puis, devant l’absence de réaction, elle se met à hurler. Comme si son cri strident émettait des ondes primitives, Minnie s’immobilise brusquement et, pivotant sur ses talons, aperçoit sa cadette portée à bout de bras au-dessus de la foule au moment où Grenville Wallace la tend à un type chauve et adipeux, vêtu d’un costume trois-pièces. En voyant Barbara pédaler frénétiquement dans le vide, Minnie rebrousse chemin et se dirige vers sa fille aussi vite que possible, bousculant un garçonnet sur son passage. Par-dessus son épaule, elle murmure une vague excuse au gamin qui commence à pleurnicher. Minnie n’a pas le temps de s’arrêter.

  Wallace tente de lui bloquer le passage.

  — Madame Doyle, pour l’amour du Ciel ! Ce que vous faites est tout à fait inadm… 

  Minnie le pousse sans ménagement, contourne le type chauve et attrape la main de sa fille au moment où celle-ci s’apprête à disparaître dans les entrailles du wagon. Avec des gestes brusques, saccadés, elle réussit à l’attirer sur le quai.

  — Il est hors de question qu’elle parte toute seule au pays de Galles, vous m’entendez ? gronde-t-elle avec une pointe d’incrédulité dans la voix. Elle ne partira pas sans sa sœur ! Vous avez perdu la tête ou quoi ?

  — Si elle ne part pas aujourd’hui, elle ne partira pas du tout, rétorque Wallace. J’y veillerai personnellement, faites-moi confiance. Des milliers, que dis-je, des millions d’enfants attendent d’être évacués, et vous osez nous faire perdre notre temps ?

  — Ne m’oblige pas à partir, hoquète Barbara entre deux sanglots. S’il te plaît, maman, ne m’oblige pas à partir. Je serai sage, je te le promets. Je ne ferai plus jamais de bêtises.

  — De toute façon, elle est sur la liste maintenant, fait Wallace en brandissant ses papiers.

  —Eh ben, vous n’avez plus qu’à l’enlever de votre fichue liste, réplique Minnie. Va m’attendre à côté de la valise de Glenda, là-bas, ordonne-t-elle à sa fille en lui lâchant la main pour la pousser loin du train, de l’autre côté du quai. Et arrête donc de pleurer !

  Après s’être faufilée à travers une marée d’enfants avançant en sens inverse, Barbara pose une main sur la poignée de la valise et observe de loin l’altercation entre sa mère et le type à la liste. Bien qu’elle n’entende pas ce qui se dit, elle ne peut s’empêcher d’admirer la posture de sa mère, mains plantées sur les hanches, occupée à régler son compte au bonhomme. Un sentiment de fierté la submerge.

  — Bon, dit Minnie en rejoignant Barbara après que Wallace, avec un haussement d’épaules et un vague signe de la main par-dessus son épaule, a reporté son attention ailleurs.

  Elle soulève la valise et se dirige vers la sortie.

  — On n’est pas évacuées, alors ? demande Barbara.

  Minnie s’arrête et, dans un geste qui ne lui ressemble pas, s’accroupit devant sa fille.

  — Est-ce que tu as envie d’être évacuée ? Tu veux monter dans ce fichu train et partir au pays de Galles ? Crois-moi, ma fille, tu es à deux doigts d’y aller. Tu n’as qu’à dire un mot.

  — Non ! proteste Barbara avant de fondre de nouveau en larmes.

  — Dans ce cas, arrête de pleurnicher ! Je te ramène à la maison.

  — Et Glenda ? articule Barbara en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule tandis qu’elles traversent le hall de gare bourdonnant d’une folle activité.

  — Elle a douze ans. Elle sait rentrer à la maison toute seule, répond Minnie. Elle ne perd rien pour attendre, cette petite peste.

  Minnie s’immobilise brusquement, et Barbara lève sur elle un regard interrogateur.

  — Où sont tes affaires ?

  Baissant les yeux sur sa main vide, la fillette essaie de se remémorer ce qu’il est advenu du panier.

  — Le monsieur, dit-elle en pointant le doigt derrière elle, il a mis mon panier dans le train.

  — Seigneur ! s’exclame Minnie. Il ne manquait plus que ça ! On peut faire une croix dessus. Quelle perte de temps ! Et puis qu’est-ce que je vais te mettre sur le dos maintenant ? Franchement ! Comme si les temps n’étaient pas assez difficiles comme ça ! Tu as intérêt à te conduire comme il faut, ma fille, je te le dis ! Je te préviens, tu pleurniches ne serait-ce qu’une seule fois et je te colle dans le train pour le pays de Galles. Et ce ne sera pas que pour la durée de la guerre, crois-moi, ce sera pour toujours !

  Barbara ferme les yeux pour retenir un nouveau flot de larmes sur le point de jaillir. Elle presse si fort les paupières qu’elle ne voit pas le pavé descellé devant elle et trébuche. Une main la retient et l’aide à se redresser.

  — Marche gracieusement ! ordonne Minnie.

  •••

  Barbara est assise en tailleur sur le seul lit de l’abri. Au lieu de lire comme elle devrait le faire, elle contemple le reflet de la bougie dans la flaque d’eau fraîchement formée par terre. Elle guette l’explosion des premières bombes. La sirène d’alarme a retenti cinq minutes plus tôt.

  La porte de l’abri s’ouvre et Glenda fait son apparition.

  — C’est affreux, là-dehors, annonce-t-elle.

  Elle commence à retirer son manteau trempé, puis hésite avant de l’enlever pour de bon, finalement.

  — Remarque, c’est pas mieux ici, reprend-elle. Elle est où, maman ?

  — Elle est allée chercher la soupe, répond Barbara. Elle a dit qu’on ne devait pas bouger d’un pouce.

  — Mapledene Road a été bombardée, déclare Glenda.

  — C’est vrai ?

  — La bombe a atterri dans un jardin. Toutes les vitres de la maison ont explosé. Et l’abri a été soufflé. Heureusement, y avait personne dedans.

  Barbara dévisage sa sœur en clignant des yeux. Puis son regard se pose sur les plaques de tôle ondulée, et elle tente de s’imaginer la scène : sa mère, sa sœur, elle et l’abri – tous soufflés.

  — T’inquiète pas, fait Glenda en s’asseyant au bord du lit pour retirer ses chaussures. La foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit.

  — Les voilà, murmure Barbara tandis que retentit le sifflement lointain d’une bombe incendiaire.

  Glenda hoche la tête et attend la détonation qui leur parvient très assourdie. Elle croise alors ses jambes en tailleur et s’assied en face de sa sœur.

  — Oh, sœurette, dit-elle d’un ton théâtral, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire, maintenant ?

  Barbara referme son livre – un exemplaire écorné de Sambo le petit noir – et contemple Glenda. Son front plissé paraît encore plus soucieux à la lueur de la bougie.

  — Qu’est-ce qui se passe, ma sœur ?

  — Johnny va être évacué demain, explique Glenda. Une bombe est tombée à trois maisons de chez eux et sa mère a décidé que c’était trop dangereux de rester.

  Barbara hoche la tête d’un air grave. Johnny est le petit ami de Glenda, et bien qu’elle ne l’ait jamais vu, bien qu’elle doute même de son existence, elle sait tout de lui.

  — Il part au pays de Galles ?

  Glenda secoue la tête.

  — Tout le monde ne part pas là-bas, imbécile.

  — Je sais, ment Barbara. Je posais juste la question.

  — Oh, c’est vraiment atroce quand ils te quittent, gémit Glenda. Je voudrais mourir.

  — Oh, ma sœur ! murmure Barbara en ouvrant les bras pour l’étreindre avec maladresse.

  — C’est pour lui que je tenais le coup – pour lui et personne d’autre, poursuit Glenda, répétant une phrase que madame Richardson, l’institutrice fleur bleue, a prononcée ce matin.

  — Ne pleure pas, murmure Barbara qui se plaît à jouer le rôle de la confidente dans ce mélodrame.

  — Je ne peux pas m’en empêcher, fait Glenda en s’écartant juste assez pour que sa sœur puisse voir une larme rouler le long de sa joue.

  Glenda possède ce don de pleurer sur commande, et c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles Minnie y prête si peu d’attention.

  — Arrête de pleurer, lui enjoint Barbara. Si maman te voit, elle t’enverra au pays de Galles.

  — Peut-être que je devrais pleurer, au contraire, réplique Glenda. Comme ça, je reverrais Johnny.

  — Mais je croyais que Johnny ne partait pas là-bas, fait remarquer Barbara, perplexe.

  On entend une autre bombe siffler au-dehors, puis une explosion loin d’ici. Et puis soudain, sans qu’on s’y attende, une détonation assourdissante, à faire trembler la terre, secoue violemment le lit, fait vaciller la flamme de la bougie, et soulève le sol. Après quoi s’abat un silence de mort. Ce n’est qu’au bout d’une trentaine de secondes, lorsqu’elles commencent à entendre de nouveau, que les filles comprennent : ce n’est pas parce que le monde n’existe plus que tout est silencieux – le bruit de l’explosion les a temporairement privées de leur audition.

  Les filles ne bougent pas, assises face à face en tailleur, jusqu’à ce que Glenda, l’air soudain paniqué, déplie ses jambes et enfile ses chaussures.

  — Où tu vas ? demande Barbara. Maman a dit que…

  — Maman a dit… maman a dit… raille Glenda.

  — Elle a dit qu’on devait rester ici. Que tu ne devais pas sortir.

  — C’est pour maman que je m’inquiète, figure-toi, réplique Glenda. Et si elle était dehors quand la bombe est tombée ?

  Barbara se mordille les lèvres. Elle ne sait pas quoi faire et ne trouve rien à dire. Lorsque la porte de l’abri s’ouvre sur Minnie, la fillette reprend enfin son souffle.

  — Vous avez entendu ça ? maugrée Minnie en pénétrant dans la pièce. J’ai bien failli renverser la soupe. Je parie que le souffle de cette maudite explosion a ruiné ma coiffure.

  Elle pose la gamelle de soupe sur un petit tabouret puis fait volte-face pour refermer la porte.

  — Et vous, les filles, vous n’avez pas eu peur, hein ?

  Barbara se détourne discrètement, juste le temps d’essuyer une larme solitaire – une larme de pur soulagement – égarée sur sa joue.

  — Non, tout va bien, assure-t-elle. Pas vrai, Glen ?

  •••

  La peur est tellement envahissante, tellement omniprésente, qu’elle en devient presque normale. Il n’en demeure pas moins que vivre sous l’emprise de la peur, même quand elle ne vous quitte jamais, est une expérience éprouvante, et Barbara aimerait être plus forte, à l’image de sa mère, ou mieux encore, de sa sœur qui, apparemment de marbre, est excitée chaque fois qu’une bombe explose et ravie chaque fois qu’elle tombe à côté.

  Mais le danger existe réellement, maintenant, des signes de sa présence les entourent de toutes parts. La maison au bout de la rue s’est volatilisée, ses habitants ont tous péri. À l’angle de la rue, le gazomètre est en feu. À l’école, Barbara passe ses journées à guetter de loin les alertes antiaériennes qu’elle réussit parfois, quand elle se concentre bien, à entendre avant tout le monde. Il lui arrive même de les percevoir plusieurs minutes avant que la sirène du quartier prenne le relais pour leur intimer d’aller se réfugier à la cave où, malgré les jeux, les comptines et les activités proposés par leur institutrice, Barbara continue de tendre l’oreille, à l’affût de bruits susceptibles de lui indiquer ce qui se passe là-haut. Elle essaie de détecter un signe secret qui lui annoncerait que ce bombardement-là n’est pas comme les autres ; elle s’efforce de capter une vibration mystérieuse, non audible, qui lui révélerait que tout a changé, et que cette fois, Glenda et sa mère n’en ont pas réchappé.

  Lorsque les attaques aériennes ont cessé, elle rentre chez elle dans le noir complet. Elle longe les ombres floues des bâtiments bombardés, les décombres encore fumants, les silhouettes sombres, peut-être des amis – il fait trop noir pour reconnaître les visages. De temps en temps, une bâtisse en flammes dispense un peu de lumière et elle saute par-dessus les tuyaux des lances à incendie qui, semblables à de longs serpents, sont tirés par des pompiers couverts de suie, exténués. Elle fait mine de ne pas remarquer le jouet coincé sous les gravats, s’efforce de ne pas se demander d’où vient la tache rouge sur le trottoir. Dans cette guerre qui ne s’embarrasse d’aucune pudeur, Barbara tente de se créer son propre système de protection. Elle s’apprête à tourner au coin de sa rue, retient son souffle. La maison sera-t-elle encore là ? Sera-t-elle en flammes ? Ou complètement rasée ?

  Elle entre dans la maison, s’assied et attend, les yeux rivés sur la porte, l’arrivée de Glenda puis de sa mère, en espérant ne pas entendre la sirène avant leur retour. Et les voici qui arrivent, preuves vivantes que la chose s’est encore produite : elles ont été épargnées, et c’est un nouveau miracle au milieu du chaos, dans la ville meurtrie par les bombardements. Aujourd’hui cependant, quelque chose semble différent. Barbara perçoit un changement. Minnie tient Glenda par la main, et cette dernière est pâle comme un linge.

  — Viens, lui ordonne Minnie. Prends tes affaires. On va passer la nuit dans l’abri. »

  Barbara ne pose pas de question. Elle ne veut pas savoir ce qui s’est passé. Ce qu’elle sait, c’est que chacun ici reçoit son lot de malheurs et qu’il ne sert à rien de les partager, qu’en parler ne fait qu’alourdir le fardeau des autres. C’est une immense leçon de vie qu’elle n’oubliera jamais.

  Les raids aériens de la nuit dernière ont été proches et fatals, et l’abri du centre aéré situé dans le tunnel voûté du sous-sol est plein à craquer. On peut tout juste s’asseoir, mais c’est tout. Après avoir demandé à Barbara de garder un œil sur sa grande sœur, Minnie s’éloigne sur la pointe des pieds en direction des femmes bénévoles qui distribuent de la soupe de l’autre côté de la pièce. Autour d’elle, tout le monde semble épuisé ; on n’a pas beaucoup dormi la nuit passée.

  — Ça va, ma sœur ? demande Barbara, intriguée par le silence de Glenda qui n’a pas prononcé le moindre mot depuis son retour.

  Glenda hoche la tête en clignant lentement des yeux.

  — Ils dormaient, dit-elle à voix basse. Toute la famille. C’en était une de la nuit passée qui n’avait pas explosé, ils n’étaient même pas dans l’abri. De toute manière, ça n’aurait rien changé. L’abri aussi a été pulvérisé.

  Barbara hoche la tête à son tour. Pourvu que Glenda ne lui dise pas qui est mort… Elle déteste mettre des noms et des visages sur de telles anecdotes parce qu’une fois qu’ils ont pris corps, les morts ont le pouvoir de hanter ses rêves, de les transformer en cauchemars.

  — Pauvre Billy, murmure Glenda en secouant la tête – sa respiration est saccadée tant elle s’efforce de ne pas pleurer.

  Pauvre Billy, répète Barbara en son for intérieur jusqu’à ce que, malgré elle, l’image de Billy Holt, le camarade de classe de Glenda, surgisse dans son esprit, bientôt suivie par celle de madame Holt en train de balayer son perron. Et Harriet, la sœur de Billy, avec qui elle joue parfois, qu’est-elle devenue ? Barbara se retient volontairement de poser la question. Elle imagine Harriet cependant, Harriet dont elle enviait toujours les jolies robes, ensevelie quelque part sous les décombres, le beau coton amidonné de ses vêtements froissé par le poids des éboulements. Elle tente d’imaginer ce qu’on peut ressentir dans ce genre de situation.

  Minnie les rejoint avec des tasses de bouillon. Barbara prend la sienne, la serre entre ses mains puis compte jusqu’à vingt avant de boire la première gorgée. Elle sait d’expérience que le brouet ne suffira pas à la rassasier, aussi préfère-t-elle retarder le plus longtemps possible ce moment-là.

  — Mange ta soupe, ordonne Minnie à l’attention de Glenda.

  Et, s’accroupissant près de sa fille, elle repousse les mèches de cheveux qui lui tombent sur les yeux – une démonstration d’affection peu coutumière, réservée à des circonstances exceptionnelles.

  Au fond de la cave, quelqu’un commence à entonner sans entrain Doing the Lambeth Walk, mais personne ne suit, ce soir – ça ne prend pas à tous les coups – et la voix solitaire se tait à la fin du premier couplet. « Allez tous vous faire voir », grommelle-t-elle finalement, ce qui a le mérite de provoquer quelques rires dans l’assistance. « On est tous vannés, Annie », crie quelqu’un.

  Glenda se sent soulagée. Elle n’aurait pas eu le cœur de chanter avec les autres ce soir. Soi-disant incapable de dormir assise (alors que ses filles l’ont souvent surprise en train de somnoler dans cette position), Minnie s’éloigne vers le fond de la cave pour « tailler une bavette » avec madame Peters.

  Installé le plus loin possible de la lampe à pétrole, un couple se bécote discrètement sous leurs manteaux. Barbara contemple un moment les formes mouvantes. Elle se demande quelles sensations on peut bien éprouver dans cette situation. Puis elle fixe son attention sur la femme assise près d’elles, occupée à tricoter quelque chose qui ressemble à un gant.

  Après avoir terminé sa soupe, elle ferme les yeux et, feignant d’ignorer les grognements de son estomac, elle tente de visualiser sa scène préférée du moment : une ferme au pays de Galles.

  — Est-ce qu’on trouve des vaches dans toutes les fermes ? demande-t-elle à sa sœur en soulevant brièvement les paupières.

  Glenda, qui en connaît à peu près autant sur les fermes que sa sœur cadette, répond sans hésiter :

  — Bien sûr que oui. Il y a plein de vaches dans toutes les fermes. Comment on aurait du lait, sinon ?

  Rassurée non seulement par la cohérence de sa ferme imaginaire mais aussi parce que sa sœur est sortie de son mutisme, Barbara ferme de nouveau les yeux et visualise une Galloise aux joues roses en train de traire une vache, remplissant directement sa bouteille au pis de l’animal. Apporte-ça à la crèmerie, d’accord, mon ange ? Et prends du fromage si tu aimes ça, lui dit la fermière.

 

2011 — Shoreditch, Londres

   — Sophie, ma chérie !

  Genna Wild traverse d’un pas aérien la galerie inondée de lumière pour rejoindre Sophie, occupée à retirer son imper. Derrière elle, le ciel assombri d’octobre déverse des trombes d’eau sur la capitale anglaise.

  — Tu es venue ! s’écrie encore Genna en l’aidant à se débarrasser de son vêtement avec un sourire béat, comme si Sophie était une déesse vivante. C’est formidable !

  — Tu plaisantes, j’espère ? Pour rien au monde je n’aurais loupé ça. Même ce temps de chien ne m’a pas dissuadée de sortir.

  Genna plisse son nez d’un air dégoûté.

  — C’est horrible, hein ? Viens vite prendre un verre. Le vin blanc est assez remarquable. Son nom a des consonances allemandes mais il vient d’Alsace, je crois.

  En traversant la salle à sa suite, Sophie balaie l’assistance du regard. Quarante, peut-être même cinquante personnes ont bravé les éléments pour venir admirer les photos d’Araki. Comme elle, certains sont là pour profiter indirectement du rayonnement de l’exposition.

  Elle est presque arrivée devant le buffet lorsqu’elle commence à prêter attention aux photos : d’immenses clichés en noir et blanc, trois mètres par trois, représentant pour la plupart des femmes nues – nues et ligotées. Sur sa droite, une femme saucissonnée est allongée dans une baignoire en émail tandis qu’à sa gauche, une autre, également nue comme un ver, est suspendue au plafond par une corde.

  Sophie déteste ces photos. C’est sa première réaction et elle s’efforce, en sirotant son verre de vin, d’analyser les raisons de son aversion, de déterminer quelle est la part de son indignation citoyenne, et quelle est celle de… sa jalousie, à défaut de trouver un terme plus adéquat. Car ce sont bien des photos pornographiques qu’elle contemple là – techniquement irréprochables, superbement éclairées, mais pornographiques.

  — Ne sont-elles pas sublimes ? lance Genna en suivant son regard.

  Sophie esquisse une adorable moue avant de hocher la tête. Quel serait l’intérêt de contrarier la propriétaire d’une des galeries de photos les plus en vue de Londres ? Franchement aucun.

  — Je dois te laisser, ajoute Genna en pivotant sur ses talons.

  L’instant d’après, elle s’élance vers la porte pour aller accueillir un nouveau visiteur, un type à lunettes rondes, très pâle et légèrement bedonnant, vêtu d’un costume à carreaux gris visiblement détrempé.

  — Brett ! Je suis tellement heureuse que tu aies pu venir !

  Sophie avance vers la droite puis s’immobilise devant une immense photo représentant une femme enceinte, nue, également bardée d’un nombre impressionnant de liens et de cordes.

  — Quelle énergie ! fait observer l’homme posté à côté d’elle, qui contemple le cliché par-dessus ses verres demi-lune.

  — Oui, murmure Sophie en songeant : Sérieusement ? Où ça ?

  Malgré tout, elle se sent obligée d’assister à ce genre de vernissage. Elle doit se tenir au courant des dernières tendances et comprendre pourquoi ça marche. Par-dessus tout, il lui faut trouver un moyen d’insuffler une dose de l’engouement ambiant dans son propre travail. Mais comment faire ? Comment doit-elle s’y prendre pour que les gens s’extasient subitement devant ses photos à elle ? Peut-être faut-il choquer, tout simplement – et si c’était ça, le secret ? Peut-être devrait-elle photographier des hommes après les avoir ligotés ? Ça ferait un sacré changement, non ? Ou ce serait, au contraire, trop prévisible, trop commercial. Mais n’est-ce pas le cas de toutes ces photos ?

  La voix de Genna l’arrache à ses réflexions.

  — Sophie, je te présente Brett. Vous ne vous connaissez pas, je me trompe ?

  De toute évidence, Genna cherche à se débarrasser de l’espèce de Barbapapa qui lui tient compagnie. Sophie étouffe un soupir. Elle n’est pas venue ici pour draguer, songe-t-elle en serrant la main froide et moite de Brett avec un sourire forcé. Elle est ici pour remplir son carnet d’adresses et dans cette optique, elle a tout intérêt à dissimuler le dédain que lui inspire le physique du nouveau venu.

  — Sophie Marsden, dit-elle simplement.

  — Brett Pearson, répond l’homme qui lui serre mollement la main avant de la relâcher.

  Résistant à l’envie d’essuyer sa main sur sa robe, Sophie dévisage rapidement son interlocuteur.

  — Brett Pearson… C’est drôle, ce nom me dit quelque chose.

  Brett hausse les épaules.

  — Vous l’avez vu dans le Times, peut-être ?

  — C’est ça ! Vous êtes le nouveau correspondant de la rubrique Arts.

  — Correspondant adjoint, pour être exact.

  — C’est génial ! s’exclame-t-elle en regrettant aussitôt l’emploi de cet adjectif.

  Elle doit veiller à ne pas en faire trop. À ne pas imiter Genna. Il est important de ne pas paraître obséquieux.

  — Marsden, murmure Brett d’un air songeur. Il y a un photographe qui s’appelle comme ça. Ou plutôt, il y avait. Anthony Marsden. Vous connaissez son travail ?

  — Vaguement, répond Sophie en mentant.

  — Ça fait un bout de temps qu’il est mort. Mais c’était un bon photographe. Il a traité pas mal de sujets de société. Dans les années soixante-dix.

  Sophie plisse les yeux et secoue la tête.

  — En fait, je… Le nom me dit quelque chose.

  — Bon, et qu’est-ce qu’on pense de ça, alors ? reprend Brett en désignant le cliché qui leur faisait face d’un geste ample.

  Le verre qu’il tient à la main tangue dangereusement, et le vin manque se renverser.

  — Je ne sais pas, répond Sophie en surveillant le verre du coin de l’œil. Que doit-on en penser ?

  — Trois mots, une lettre, fait Brett.

  — Pardon ?

  — Oh, c’est un petit jeu auquel je me livre quand je n’arrive pas à trouver un angle d’attaque pour écrire un article. Je prends les trois premiers adjectifs qui me passent par la tête, mais ils doivent tous commencer par la même lettre.

  — Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris, dit Sophie. À vous l’honneur.

  — Sombre, sadique, et… hum… sexy, énonce Brett.

  — Oh, ok. Je vois.

  — À votre tour.

  — Euh…

  — Il faut que ça fuse. C’est tout l’intérêt.

  — Ok, alors… énigmatique, exhibitionniste et, euh… ennuyeux.

  Sophie regarde autour d’elle afin de s’assurer que Genna n’entend pas, puis elle esquisse une grimace et met une main devant sa bouche, à la japonaise.

  — Ai-je vraiment dit ça ? Au sujet du grand Arakis ?

  Brett la gratifie d’un étrange sourire, mi-amusé, mi-railleur. Le tout est étonnamment sexy, songe Sophie malgré elle.

  — Je comprends assez ce que vous ressentez. C’est plutôt pas mal, comme approche.

  — J’exagère sans doute un peu, ajoute Sophie. Mais j’avoue que j’en ai un peu marre de cette tendance artistique qui prône le droit-des-femmes-à-se-laisser-dominer-si-ça-leur-fait-plaisir. Ça fait très années quatre-vingt, vous voyez ce que je veux dire ?

  — Madonna et son album Erotica ? La souffrance comme source de jouissance ?

  — C’est ça !

  — Ces idées sont de nouveau très en vogue, fait observer Brett. Ah ! ah ! Vogue ! Vous avez remarqué ce lapsus ?

  — Exact, c’est une chanson de Madonna.

  — Mais alors, que faut-il penser de Cinquante nuances de Grey et de tout le tintouin ?

  — Cinquante quoi ?

  — Cinquante nuances de Grey ! Le roman sado-maso !

  — Désolée. Je n’ai pas beaucoup le temps de lire.

  — Oh, vous n’êtes pas obligée de lire ce bouquin-là, sauf si c’est votre truc. Toujours est-il que ça fait un carton chez moi, et ça ne devrait pas tarder à débarquer de ce côté-ci de l’Atlantique.

  — Je me tiendrai au courant.

  — Pour revenir à nos moutons, enchaîne Brett tandis qu’ils avancent vers le cliché suivant, encore plus provocateur, je ne suis pas sûr que ces photos exploitent qui que ce soit à proprement parler. Je veux dire, c’est un mannequin professionnel, a priori. Personne ne l’a forcée à se prêter à ce genre de mise en scène. Elle a même l’air d’aimer ça.

  À ces mots, Sophie perd son sang-froid – et peu importe qu’il soit correspondant au Times, elle ne peut pas laisser passer ça.

  — Nous sommes donc en présence d’une femme qu’un type plein de fric a payée pour qu’elle pose nue, rectificatif : nue et attachée, une femme qu’on a payée pour qu’un photographe puisse assouvir ses fantasmes, pour qu’il puisse lui coller la queue d’un dinosaure en plastique dans le vagin… dans son vagin ! Oh, et puis tant qu’on y est, cette femme a également été payée pour… Comment vous avez dit ? Ah oui, pour avoir l’air « d’aimer ça ». Voilà. Si ce n’est pas de l’exploitation, franchement, j’y comprends plus rien.

  — Ne te vexe surtout pas, Brett, intervient Genna en s’immisçant entre eux avec l’intention manifeste de limiter les dégâts. Sophie a une conscience politique surdéveloppée. Tel père, telle fille.

  — Oh, elle n’a pas complètement tort, déclare Brett. Mais tant que la presse s’enflamme, les acheteurs s’excitent, les boursicoteurs s’agitent, et les lecteurs de cartes bancaires crachotent leurs facturettes, ajoute-t-il en montrant d’un signe de tête l’appareil dans la main de Genna. Alors au bout du compte, qui se soucie de tout ça, hein ?

  Pendant une fraction de seconde, Genna se fige, ne sachant visiblement pas comment réagir. Puis elle s’humecte les lèvres et commence par esquisser un sourire avant de rire franchement.

  — Brett, tu es affreux ! s’exclame-t-elle. Vraiment affreux ! Promets-moi de ne pas écrire ça dans ton article.

  — Je promets de ne pas écrire ça dans mon article, répète Brett d’un ton mécanique. Serait-il possible d’avoir un autre verre de cet excellent vin blanc ?

  — Bien sûr ! répond Genna en le prenant par le bras pour l’éloigner de Sophie. Il est excellent, n’est-ce pas ?

  Merde, songe Sophie. Tu as carrément merdé.

  •••

  — Genna m’a dit que vous étiez la fille d’Anthony Marsden, déclare Brett sans préambule. Ça vous a vexée que je ne le sache pas, ou bien vous aviez juste décidé de me charrier un peu ?

  — J’avais juste envie de vous charrier, concède Sophie qui se demande pourquoi et comment elle a quitté la galerie en compagnie de Brett.

  Le trouve-t-elle plus attirant à présent ? Ou bien est-elle sous l’effet du troisième verre de vin ? Pire encore, son attitude a-t-elle quelque chose à voir avec le fait que Brett soit le correspondant de la rubrique Arts du Times ? Et si c’était un mélange de tout ça ? Serait-ce une bonne excuse ?

  — Il ne pleut plus, fait remarquer Brett en refermant son parapluie. On pourrait y aller à pied. Si vous venez chez moi, j’entends. J’habite à Hoxton, c’est à… disons, une dizaine de minutes d’ici.

  Sophie lève les yeux vers lui. Doit-elle feindre l’indignation et prononcer une phrase comme : Qu’est-ce qui vous fait croire que j’ai envie d’aller chez vous ? À cet instant précis, Brett esquisse son espèce de moue à la fois enjôleuse et narquoise, et elle s’entend répondre :

  — D’accord, allons-y à pied. J’ai passé la journée enfermée entre quatre murs et j’adore marcher.

  Malgré le froid et l’humidité, ces soirées de début d’hiver dégagent un charme indéfinissable : les lumières de la ville se reflètent sur le trottoir étincelant de pluie, les voitures longent la rue dans un chuintement humide, le cliquetis de ses talons résonne sur le pavé – autant de détails que Sophie trouve irrésistibles. Londres révèle toujours sa vraie nature à l’approche de l’hiver, quand les rues brillent, comme vernies par la pluie.

  — Il paraît que vous êtes photographe, vous aussi, reprend Brett. Ça doit pas être facile de se faire un nom avec un père comme le vôtre…

  — Non, vous avez raison. Sauf que je fais essentiellement des photos de mode. Un autre monde, comme vous pouvez l’imaginer.

  — Tiens, tiens ! fait Brett en boutonnant le premier bouton de sa veste dont il remonte le col pour se protéger du froid.

  — Tiens, tiens quoi ?

  Il tire légèrement sur sa cravate pour la faire ressortir.

  — La mode. Ça ne cadre pas vraiment avec votre sermon sur Arakis. Je m’attendais plutôt à ce que vous photographiiez des gamins affamés, des lesbiennes, ou que sais-je encore.

  — Oui, bon… murmure Sophie, stupéfaite que Brett ait détecté son point faible aussi rapidement, celui-là même qui lui arrache parfois des larmes. On est tous obligés de faire certaines concessions, non ? Et on est tous pétris de contradictions. L’être humain est ainsi fait.

  — Sans doute, admet Brett sans conviction. Vous vous déplacez sans votre matériel ?

  — Pardon ?

  — Mes potes photographes ne sortent jamais sans leurs appareils.

  — Oh, j’ai toujours ça sur moi, répond Sophie en sortant de sa poche intérieure son compact Leica qu’elle remet aussitôt à sa place. Je ne me balade jamais avec le gros, sauf quand je me rends à un shooting. Pourquoi ? Vous aviez envie de vous faire tirer le portrait ?

  — Peut-être bien, fait Brett en arquant un sourcil avant de la gratifier d’une de ses œillades impudentes.

  •••

  Son appartement est magnifique. Avant d’y pénétrer, ils remontent une allée lugubre, digne d’un film de Mike Leigh, pour déboucher dans un immense salon entièrement décoré de blanc, tellement élégant qu’on se croirait dans une galerie d’art.

  — Waouh ! s’exclame Sophie en se dirigeant vers la baie vitrée. Une chambre avec vue !

  — Oui, et on aperçoit même la Tamise.

  — Je suis impressionnée.

  — Je ne suis pas propriétaire, précise Brett. Seulement colocataire. Vous n’avez donc aucune raison d’être impressionnée.

  — C’est vrai.

  — Je ne suis pas encore sûr de rester, alors…

  — De rester ?

  — Oui. Il se pourrait bien que je décide de rentrer au bercail.

  — Qui se trouve… ?

  — À Manhattan.

  — Bien sûr. J’imagine assez l’attrait d’un tel endroit.

  — Je me plais bien à Londres pour le moment, » déclare Brett en posant sa veste sur le dossier d’une chaise.

  Dans un même mouvement, il desserre sa cravate jaune d’or et ouvre le premier bouton de sa chemise.

  « Bon, qu’est-ce que je vous propose ? Quelque chose à boire ? à manger ? Un baiser ? Une petite séance de bondage extrême ?

  — Commençons par un verre, répond Sophie, et attendons de voir où ça nous mène.

  — Très bien, approuve Brett. Faisons comme ça.

 

Fin d’extrait.

http://www.amazon.fr/La-femme-photographe-Nick-Alexander/dp/1503952541/

Édition originale parue au Royaume-Uni en 2014 sous le titre The Photographer’s Wife, par BIGfib Books.

   

  Publié par

  AmazonCrossing, Amazon Media EU SARL

  5, rue Plaetis, L-2338, Luxembourg

  Décembre 2015

   

  Copyright © Édition originale 2014 par BIGfib Books

  Tous droits réservés.

   

  Copyright © Édition française 2015 traduite par Marie Chabin.

   

  Conception de la couverture par : Pepe nymi, Milano

  Photos : © Andrea Carolina Sanchez Gonzalez / Alamy

   

  ISBN : 9781503952546

  

6 thoughts on “  The Photographer’s Wife – in French!

  1. Hello Nick pretty sure you personally will ever pick up this message.Reading can be a therapy even more so putting pen to paper .Just wanted to say you have made me view life in a very different way, you have a real gift to get into the minds of real life . As nurses we see that too but you manage to put it into words so eloquently .i am a mother of five boys and 2015 has been a year you could write a book about for all the wrong reasons .Hope your well and happy mother of 5

    • Hi Delia.
      I’m so glad you enjoyed it.
      Proud to have give a nurse a good time for a bit! Your job, after all, is so much more essential than mine!
      Have a great NYE.
      Lots of love.

  2. Je viens de terminer “La femme du photographe” et je suis encore sous le charme. Dire que j’ai aimé est peu dire … j’ai adorée ce fabuleux roman. Exceptionnel Bravo

    • Merci! Je suis tellement content que ca vous as plu. N’oubliez pas, SVP, de poster une petite critique honette sur Amazon. Ils sont tellement importantes pour les auteurs independents. Bisous, et bonne année.

  3. Je viens de finir de lire “La femme du photographe” Et j’ai adoré…Merci!…Même s’il reste du travail, les conditions de la femme ont bien évolué…Ce Tony …ouhlala…Pauvre Barbara que de sacrifices,

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